6m2 de Fer pour un Navire sans Voile

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Texte Nicolas Fradet, reliure Joëlle Bocel, eaux-fortes Annie Bocel.
Ouvrage limité à 20 exemplaires,
10 exemplaires imprimés sur BFK Rives, et 10 exemplaires imprimés sur Pachika.

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6m² de Fer pour un Navire sans Voile

 

Un arbre est tombé au nom de l’Humanité. Ses branches dépecées, son écorce écorchée, l’arbre ploie sous les coups de hache d’un bucheron missionné. Taillée, tailladée et clouée, la forêt devient navire et le nouveau marin se jette à son bord, emportant avec lui femme enfants et femmes de ses enfants. Il largue les amarres sans se retourner sur la colère des Dieux, et retourne à la barre de son destin tandis qu’au fond de la cale goudronnée une ménagerie signe un accord de paix.

Le déluge devait déloger tous les infidèles et nettoyer au karcher la faillibilité pourtant indélébile de l’homme. Quand bien même sa beauté est justement justifiée dans son imperfection, l’homme de foi ne peut que subir la réalité de l’Histoire.

Atrahasis, Noë ou quel que soit son nom, ils ont navigué sur la rancune paradoxale des Dieux et en réunissant la force de tous les vrais marins ont enfin pu poser leur ancre sur l’un des rares sommets terrestres que la mer n’avait pas encore émergé.

Les océans épuisés se sont peu à peu retirés des flancs de la montagne et la cime des plus grands arbres a petit à petit percé la mer qui les avait inondés.

Au pied de notre montagne personne aujourd’hui ne se rappelle du bruit des vagues, et seul l’écho d’anciennes légendes résonne encore dans les cavités de fossiles enfouis. Nous habillons maintenant notre temps des poussières des champs et nous n’avons de marin que la soif des grands soirs. L’eau est un rêve rare que nous n’imaginons pas salé, et nous dormons la bouche ouverte dans une invitation à la rosée.
Atrahasis et Noë ont abandonné leur navire aux neiges éternelles, ne soupçonnant pas qu’un Homme viendrait rompre la quiétude de cette cime salutaire.

Hélas, encerclés par l’aridité nous avons observé l’arrivée de ce visiteur dont les pas espéraient piétiner les mirages. Il levait vers la montagne quelques lunettes astronomiques et s’en remettant à quelques chiffres superstitieux acheva ses calculs à l’orée de notre village.
Ce capitaine ébloui vint défier l’altitude et en piétinant nos arbres s’est hissé à la cime où quelque neige fondue aurait laissé apparaitre le pont d’une arche. Un simple morceau de bois descendu des nuages, et l’homme se prosterna devant nous comme aux pieds des grands sages.
Personne n’a su ce qu’il cherchait au sol en s’agenouillant de la sorte, et nous l’avons aidé à se relever comme un homme libre.

Or l’homme perdu avait besoin de son marionnettiste et les genoux pleins de sable il est reparti vers sa découverte dogmatique, espérant l’ouvrir au monde entier comme la preuve intangible que leur mirage n’en est pas un.
Mais le vent souffle bien trop fort sur les crêtes pour que des bourdons mécaniques ne viennent hélytroyer quelques pèlerins en quête de lieux sacrés, et le péril des conditions interdisent aussi toute tentative d’escalade aux adeptes dominicaux.
Des chimères en métal vinrent alors détrôner la faune et en pelletant dans la pierre ont creusé une cage dorée censée effectuer à leur place l’ascension jusqu’au sommet. Ici, hommes femmes enfants et femmes de leurs enfants emprunteraient contre une pièce ce yo-yo vers les origines.

Les plus grands nobles sont venus quelque temps après inaugurer cette prison de béton. Pape, ministre, philosophe et maçon, chacun son rôle dans ce premier départ, et les cordes se sont tendues alors que s’agitaient les mécanismes.
La terre a tremblé jusque dans le village, et leur ascenseur a démarré son ascension. Les roues mordaient d’autres roues à pleines dents, le tout tournoyant sous la force huilée d’une machine infernale censée vous rapprocher des cieux.

Ils étaient tous les quatre à s’impatienter dans leur cage, carré d’épaules tendues dans un carré de tôle. Ils écoutaient le cliquetis inquiétant des horloges sans aiguilles. Ils sont montés là où l’eau était descendue et en s’élevant au-delà du niveau de la mer, s’approchaient du navire originel.

Mais la montagne est éternelle, et elle garde en son sein les blessures des hommes et de leurs dieux. A son tour rancunière et punitive, elle répondit aux déluges par un déluge. Le sol trembla, jusque dans notre village et l’ascenseur se bloqua dans cette paroi creusée par la naïveté des hommes.
Les roues pensaient pouvoir tourner encore mais ne pouvant libérer leur force sautèrent de tous leurs gonds. L’ascenseur trembla, la roche entrait en colère.
Personne ne pouvait rendre à la terre ce qui lui avait été pris, ni l’arbre échoué à son sommet, ni le fer amputé de ses entrailles. Modeste tribut face à l’ampleur de nos dégâts, les mâchoires de la terre se sont refermées sur ce qu’elles ont trouvé : un pape, un ministre, un philosophe, un maçon.

S’ils existent, les Dieux peuvent se reposer : l’Humanité n’a pas besoin d’eux pour disparaitre.


Nicolas Fradet

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